• Conseils de lecture pour bien vivre cette fin du monde – Essais

    14/04/2020 | 4 commentaires

    Je continue mon partage de lectures pour vivre la fin du monde avec enthousiasme et une légère insouciance à base de « Ça va le faire ».

    J’ai fait ici une sélection de quatre essai plus ou moins en lien avec l’ambiance actuelle.

     

    Thibaut Weitzel

    La dernière épidémie de choléra

    Vendémiaire


    ISBN : 9782363581075

    Dans cet essai historique, Thibaut Weitzel revient sur les dernières épidémies de choléra en France au XIXe siècle. Si vous avez lu ou vu Le hussard sur le toit, ce livre permet de contextualiser, de corriger et de prolonger la toile de fond du roman qu’est l’épidémie de choléra de 1832.

    Le livre aborde l’épidémie (ou plutôt les épidémies) sous ses différents aspects tout au long du XIXe siècle :

    - scientifique, avec la découverte du bacille qui amène un peu de raison, la recherche d’un hypothétique vaccin et globalement comment évoluent les connaissances, vrais ou fausses, sur la maladie ;

    - politique, avec les réponses collectives apportées et leurs pertinences relatives ;

    - et social, avec les impacts sur le quotidien notamment.

    Loin de moi l’idée de prétendre que la situation actuelle est similaire mais de nombreux points font écho à la covid-19.

    Ainsi, par exemple, même si c’est à une échelle différente, lorsque la science met au jour la bactérie, les controverses scientifiques s’ensuivent, en en venant parfois au conflits de personnes.

    Sur ce dernier point, je ne peux pas m’empêcher de citer un passage du livre à propos de Pettenkofer, un scientifique allemand qui me fait penser à un représentant actuel du milieu médicalo-circassien marseillais :
    « Il doit sa célébrité à ses nombreuses publications autant qu’au ton qui s’en dégage : Pettenkofer est un passionné. Il s’emporte facilement, ne peut rester neutre, et la
    rigueur scientifique de ses démonstration en pâtit . À la froide observation de Koch il réplique par des : "Mais bien sûr que j’ai raison, sacrebleu !" Il a le sens du spectacle et de la médiatisation […] ses livres dépassant rarement 120 pages. »

    Le livre aborde aussi la réponse de l’État (avec un chapitre « Incompétence des élites politique ») et quelles réponses hygiénistes ont été apportées sans que toutes les mesures fassent consensus. Par exemple, le nettoyage des rues est pratiqué avec « volontarisme » par les autorités sans que la pertinence en soit démontré, voir avec des soupçons d’aggraver la situation en entretenant un environnement propice au développement de la bactérie.

    La trame du livre n’est pas chronologique et donne parfois un sentiment de redite mais cela s’explique par le fait qu’il ne s’agit pas du récit d’un guerre ou d’un combat contre la maladie : si le choléra fini par disparaître en France à la fin du XIXe siècle, ce n’est pas grâce aux actions ostensiblement portées contre lui par les pouvoirs publics mais grâce à un contexte global d’amélioration de l’hygiène et d’immunité collective acquise depuis le début du siècle.

     


     

    Lewis Dartnell

    À ouvrir en cas d’apocalypse

    JC Lattès


    ISBN : 9782709646987

     

    Ce livre s’affiche comme un manuel de castors juniors post-apocalyptique. La couverture et l’introduction laissent entendre qu’il a toute sa place dans la bibliothèque d’un survivaliste mais en fait, pas vraiment.

    L’aspect mode d’emploi pour reconstruire l’humanité (par exemple après une pandémie) n’est qu’un prétexte pour faire de l’histoire des sciences et des techniques avec une approche pratique.

    Le premier enseignement étant que le monde qui nous entoure est extrêmement complexe. Se reposer sur ses restes ne pourra durer qu’un temps et tout devra être reconstruit sans espoir d’arriver rapidement au niveau ante-apocalyptique.

    Ce qui est abordé, ce sont les techniques de bases, sur lesquelles tout repose mais que nous connaissons assez mal, ou du moins dont nous oublions facilement la complexité.

    L’auteur englobe tout ce qu’il juge indispensable : lagriculture, la chimie de base, fabriquer du verre, du papier, l’extraction du sucre, mesurer le temps… J’aime beaucoup le coté pratique des explications qui ont un coté Technique de l’ingénieur  pour les nuls.

    Le livre est sympathique mais son prisme, manuel de post-apocalysme, me laisse un léger sentiment de mal à l’aise car la préoccupation de l’auteur est de « reconstruire le monde » sans chercher des leçons dans la catastrophe. Il n'est donc jamais question de remettre en cause quoi que ce soit dans notre société actuelle.


     

    Franck Guarnieri et Sébastien Travadel

    Un récit de Fukushima – Le directeur parle

    PUF


    ISBN : 9782130804048

    La commission d’enquête du gouvernement japonais mise en place suite à la catastrophe de Fukushima a auditionné le directeur de la centrale en poste alors, Masao Yoshida, durant 28 heures. La retranscription représente 400 pages. Elles ont été traduites et publiées en deux volumes totalisant plus de 700 pages.

    Dans le cadre d’une politique éditorial qui avait du sens avant le confinement, les auteurs ont publiés ce livre qui compile des extraits de l’audition pour faire revivre la catastrophe depuis la salle de crise de la centrale en restant sous les 200 pages avec un format poche.

    Le récit est guidé par la technique mais aussi par les errements de la hiérarchie de TEPCO et un pouvoir politique fautifs, au point que certains passages sont dignes de Dilbert voir des Simpson.

    En effet, laspect procédurier, rigoureux, précis du nucléaire cède la place à une forme plus humaine parfois révoltante, quand, par exemple, les cadres de Tokyo donnent de façon péremptoire des ordres ineptes. Mais c'est aussi quand le directeur arrive à outrepasser les procédures qu'on peut être (un peu) rassuré par le coté humain qui domine.

    L’ambiance, les contraintes matériels, le caractère aveugles des techniciens sont bien mis en avant et permet de s’extraire de la vision d’après-coup où n’importe qui est capable de dire ce qu’il aurait fallu faire (et ce qu’il aurait fait).


     

    Alain Corbin

    Sois sage, c’est la guerre

    Flammarion

    ISBN : 9782081375611

    Alain Corbin est historien, connu pour avoir travaillé sur la perception olfactive (comment sont perçu les odeurs) dans le Miasme et la jonquille. Il a fait d’autre trucs et sa voix est particulièrement apaisante.

    Dans Sois sage, c’est la guerre, pas d’analyse historique, pas de thèse compliquée, pas de recherches historiques sur des kilomètres linéaires d’archives… Alain Corbin retranscrit ses souvenirs d’enfance durant la période très particulière de la seconde guerre mondiale qu’il passât dans le bocage normand.

    La guerre est présente et pas seulement une toile de fond mais elle est vue à travers les souvenirs d’un enfant de quatre ans en 1940 et donc « éprouv[ée] par petites touches ».

    Le livre, assez court (moins de 150 pages), aborde la vie pour un petit garçon, fils de médecin antillais, au cœur du bocage ornais : le petit quotidien, la société rurale, les pratiques religieuses… Mais c’est aussi une vision de la guerre : l’exode de 1940, l’écoute de Radio-Londres, les restrictions… Certes, cette vision de la guerre est très limitée par rapport à celle d’un livre d’histoire classique qui voit de façon omnisciente et aérienne mais c’est justement tout son intérêt.

    Malgré toute l’honnêteté de son auteur, on ne sait pas comment ses souvenirs ont été pollués par les connaissances postérieurs mais le propos du livre est bien de partager des souvenirs, pas de restituer une enfance.

    La relecture de ce livre m’a amené à m’interroger sur ce que nous allons retenir ou avons retenu des éventements récents ultra-médiatisé. Y a t’il encore une place pour nos propres souvenirs ? Va-t-on être capable de se souvenir de quelque chose que l’on aura pas vu à la télé ou sur Internet ?


     

     

  • Conseils de lecture pour bien vivre cette fin du monde - Littérature

    25/03/2020 | 0 commentaire

    En ces temps incertains où chacun redoute le confinement généralisé et définitif, je commence à atteindre le point où je ne sais plus trop quoi faire. Non pas que jusqu’à présent mon confinement était productif, c’est juste que ne rien faire commence à me peser. Je crois même discerner une pointe de culpabilité là-bas, au fond, derrière l’insouciance.

    Pourtant, je pourrais faire des milliards de choses comme explorer la parties nord de l’appartement, ranger mes bédés par couleurs ou bien recharger mon agrafeuse.

    Et puis non. Je pense que le mieux à faire, c’est une note de blog. Ça ne sert à rien et ça prend du temps à moi comme aux autres, bref exactement ce qu’il nous faut en ce moment.

    L’idée est de partager des lectures qui me semblent pertinentes en ce moment. C’est pas vraiment des recommandations dans la mesure ou vous ne pouvez pas sortir les acheter, c’est d’avantage un étalage nombriliste de ma bibliothèque.

     

    Pete Fromm

    Indian Creek

    Gallmeister

    ISBN : 9782351785980

    Dans un enchevêtrement d’enthousiasme, de mauvais sort et de bêtise, Pete Fromm se retrouve assigné à la surveillance d’œufs de saumon durant un hiver au milieu de la nature, à la frontière de l’Idaho et du Montana avec une tente pour seul toit alors que ses pratiques de vie en pleine nature se limitent à de la randonée et sa science de la survie aux récits de trappeurs. Et il ne peut s’en prendre qu’à lui-même.

    Précisons un peu les choses :

    - La surveillance d’œufs de saumons est bien ce que vous sentez capable de faire, il s’agit effectivement de regarder dans l’eau de temps en temps. À ceci près qu’on ne les voit pas (ils sont au fond avec des pierres). Il faut seulement briser la glace le matin s’il y en a.
    - Au milieu de la nature, c’est réellement au milieu de la nature, c’est à dire avec personne à des dizaines de kilomètres à la ronde et comme moyen de communication un téléphone à dix kilomètres (si un arbre ne tombe pas sur la ligne).
    - L’hiver, c’est un vrai hiver avec du froid, de la neige et tout ce qui va avec. Petite subtilité, l’hiver dans ce livre, c’est de octobre à juin.

    La surveillance des œufs étant expédié en dix minutes quotidiennes, c’est finalement un métier qui laisse à peu prêt autant de loisir que celui de gardien de phare au Luxembourg. Mais les distractions sont rares dans la région : les derniers chasseurs de cerfs partent quand Pete Fromm arrive. Et c’est donc un hiver long, très long même qui s’annonce surtout qu'il va falloir apprendre à se débrouiller tout seul. Une astuce quand on débute dans le bucheronnage : choisir des arbres bien penchés pour être sûr de l'endroit où ils vont tomber.

    C’est finalement un confinement inversé : une pleine nature entièrement ouverte mais aucun être humain.

    Le thème est classique, les grands espaces américains, la pleine nature mais on a aussi l’aspect apprentissage qui rend le récit très drôle.

     

    Andy Weir

    Seul sur Mars

    Bragelonne

    ISBN : 9782811215729

    Alors oui, le film éponyme avec Machin est directement tiré de ce livre. Et comme le film est fidèle au livre, c’est la même histoire.

    Une équipe de la NASA est sur Mars depuis une semaine pour y apporter les bienfaits de la civilisation mais, suite à une tempête, doit repartir aussitôt et c’est un peu la bazar si bien que Mark Watney se retrouve tout seul sur Mars, laissé pour mort tandis que tout le reste de l’équipe retourne sur la Terre, un peu triste quand même (et le voyage est plus long qu’un hiver dans l’Idaho).

    Donc, vous l’avez deviné, Mark Watney n’est pas mort mais il est tout seul sur une base en sale état. Avantage : il n’a pas d’œufs de saumon à surveiller. Inconvénient : il n’y a pas de téléphone, même à dix kilomètres. Tout l’enjeu est donc de survivre avec les éléments de la base encore fonctionnels.

    Ce que j’aime bien dans ce livre, c’est l’aspect hard science-fiction ; non pas que le récit serait rigoureusement exact du point de vue scientifique et technique mais que l’ensemble est écrit de façon à être vraisemblable. L’auteur mène même cela assez bien au point de pouvoir se permettre de pousser les limites du plausible jusqu’à ses dernières bornes.

    Le récit prend la forme du journal de bord de Mark Watney qui va au delà de la simple consignation de ses faits et gestes en s’épanchant sur sa condition et en notant ses réflexions. L’esprit positif presque permanent du gars est un peu énervant pour moi qui a tendance à abandonner à la moindre difficulté mais je pense que j’aurais pû en faire un pote.

     

    Hugh Howey

    Silo

    Actes Sud

    ISBN : 9782330037376

    Comme il faut un peu anticiper, passons à un livre de post-apocalysme. Dans Silo, la surface de la Terre n’est plus habitable (le gars tout seul sur Mars peut donc avoir un motif de satisfaction) et une fraction de l’humanité est enterrée dans un silo (comme un silo de missiles, pas comme un silo tour agricole). C’est donc un monde miniature avec ses règles, ses tabous, sa monnaie, ses classes sociales qui vit en totale autarcie sans jamais voir la lumière du jour. Le seul lien avec l’extérieur est une caméra qui film la surface désertique à proximité immédiate du haut du silo.

    Les habitants ignorent leur histoire : il ne savent ce qu’il font là, ce qui s’est passé ou même la nature réelle de la surface.

    Hugh Howey maîtrise assez bien son petit monde avec une précisions dans les détails qui masque les aspects irrationnels (oui, c’est ma marotte) couplée à une petite dose de steam-punk. Mais il s’appuie aussi beaucoup sur ses personnages et passe donc beaucoup de temps à en faire des vrais êtres humains.

     

    Stefán Máni

    Noir Océan

    Gallimard

    ISBN : 9782070446322

    Une histoire toute bête : un cargo appareille avec son équipage et va voguer tranquillement dans l’Atlantique. En somme, 500 pages pour décrire ce que Hergé fait en trois cases en général. Sauf que comme on est dans la littérature islandaise, il y a du sang, des tensions et de la casse.

    Chaque membre d’équipage embarque avec ses secrets, ses rancœurs, l’ambiance est délétère. La violence est présente sur fond de mutinerie et on s’en prend même au matériel (communication et GPS).

    C’est un huis clos très sombre avec un coté naturaliste original autour du thème du fret maritime : l’auteur nous promène tout le long du livre dans chaque recoin du cargo et dans le milieu des armateurs.